Chapitre I : Léodile Béra
D’une fratrie de huit enfants, Léodile Béra vit le jour le 18 août 1824, à Lusigan, dans une famille de la bourgeoisie cultivée.
L’impitoyable Barbey d’Aurevilly résuma, dans Antiques et Bleues, sa naissance, son éducation et ses romans dans un petit paragraphe : « Mme André Léo n’a aucun vice rédhibitoire de naissance aux yeux secs de la Démocratie. Elle est née obscurément, petitement, dit-on, à Poitiers, et elle n’est pas artiste. Prenez ses livres qui, Dieu merci, tombent dru depuis quelque temps, et dégagez-en son idéal ! C’est l’amour sans rêverie avec un paysan robuste, beaucoup de pommes de terre et pas de Dieu ! »
Son grand-père, Joseph Charles Béra, né en 1758, était avocat et en 1789, il prit le parti de la Révolution. En 1791, président du Tribunal de Bressuire, il se fit remarquer pour son anticléricalisme. Fondateur dans la Vienne de la Société des amis de la Constitution -c’est-à-dire du Club des Jacobins- il fit l’erreur, en 1793, de critiquer la centralisation jacobine. Il fut immédiatement arrêté, jugé, condamné à être guillotiné et n’échappa à l’échafaud qu’en simulant la folie.
Libéré après la chute de Robespierre, le 9 Thermidor an II, il prit le parti de Napoléon et sous le Consulat devint Procureur général de la Vienne. En 1815, du 11 mai au 13 juillet, on le retrouve à l’Assemblée Nationale, député bonapartiste de la Vienne pendant les Cent Jours.
Il mourut en 1839, Léodile avait 15 ans et avait eu le temps d’être formée par cet esprit des Lumières. Ses parents issus de cette bourgeoisie éclairée du XVIIIe siècle lui donnèrent une excellente éducation qui la conforta dans son envie de liberté et son opposition au mariage. Cette jeunesse ne lui laissera pas un souvenir heureux ainsi qu’elle l’écrit à une jeune amie en 1870 : « Moi aussi, et bien plus tôt que vous, à 18 ans, je m’ennuyais profondément, dans un milieu où ma vie n’avait pas d’objet et d’où je ne voyais aucun moyen de sortir, car les mariages que j’aurais pu contracter m’étaient impossibles, et le mariage même, par tout ce que j’en voyais, me déplaisait. Je suis tombée malade et gravement, comme dépérit en ce monde toute plante hors de sa terre. C’est le goût d’écrire qui m’a ranimée, de la vie active qui m’a guérie.[1] »
Léodile devait pourtant rencontrer l’homme qui bouleversa son plan de vie : Grégoire Champseix. Né dans le Limousin, ce typographe républicain devint le disciple de Pierre Leroux[2] et le suivit à Boussac où ce philosophe socialiste avait créé sa colonie agricole.[3] Très actif dans cette colonie, il collabora aux journaux La Revue Sociale, La Vraie République et L’Éclaireur du Centre.
C’est par l’intermédiaire d’un beau-frère, qui connaissait Grégoire et le journal La Revue Sociale, que Léodile rencontra celui qui devait bouleverser ses idées sur le mariage. Jules Kergomard a raconté leur histoire dans l’article du Nain Jaune (cité ci-dessus) : « Il (le beau-frère) lui expédia le manuscrit, signé d’un pseudonyme, et, quelque temps après, il recevait, avec l’œuvre imprimée, une lettre qui, en félicitant vivement l’auteur anonyme, lui demandait d’autres travaux. A partir de ce jour, notre héroïne, devenue collaboratrice assidue de la Revue sociale, entretint avec M. G…(Grégoire) une correspondance active, mais toute littéraire. Pourtant, les temps ne tardèrent pas à devenir difficiles pour les incorrigibles qui ne trouvaient pas tout pour le mieux dans le meilleur des mondes. La Revue sociale tomba et les rédacteurs se dispersèrent. M. C(hampseix)…, gagna la Suisse. Mais ayant appris, durant leurs relations, à apprécier l’homme sous l’écrivain, notre héroïne ne crut pas pouvoir et ne voulut pas l’abandonner aux jours d’épreuve. La correspondance reprit donc entre eux, et, dégagée désormais des préoccupations littéraires, devint de jour en jour plus intime. La jeune fille laissa-t-elle échapper quelques plaintes sur les froissements moraux dont elle souffrait dans un milieu anormal ? M. C.… devina-t-il un besoin inavoué peut-être, mais réel de liberté ? Nous ne savons. Toujours est-il, que, ne voyant, pour la femme qui se respecte, d’autre émancipation que le mariage, dans l’état actuel de la société, M. C.… proposa un de ses amis. Il fut refusé. Enfin, après beaucoup d’hésitations, il osa se prononcer lui-même, et fut agréé. La jeune fiancée passa les Alpes, accompagnée de sa mère ; le mariage se fit en Suisse, et ce fut André Léo qui, quelques années plus tard, nous en revint. »
En effet, lors de la Révolution de 1848, Le Peuple de Limoges réapparut et Grégoire Champeix en fut nommé rédacteur en chef depuis le 19 octobre 1848 jusqu’au 20 mai 1849. A cette date, il fut condamné à trois ans de prison et à 6000 frs d’amende pour délit de presse, mais il s’était déjà réfugié en Suisse, à Lausanne. Il y obtint une chaire dans un collège après avoir passé un concours. En 1851, il se mariait avec Léodile et en 1853 naissaient leurs jumeaux André et Léo, futur pseudonyme de leur mère.
Il continua aussi son métier de journaliste, dans Le Nouvelliste vaudois. En 1859, l’héritage touché par Léodile après le décès de son père, permit à la famille de déménager à Genève, où Grégoire accepta le poste d’administrateur et de rédacteur de L’Espérance, un quotidien libéral international.
Léodile aima la Suisse, ce pays répondait à son amour de la Nature. Souvent ses héroïnes se retrouvent dans les Alpes suisses, alors André Léo, comme dans Aline-Ali, se laisse aller à la description de ces lieux auxquels elle resta fidèle : « Une des parties les plus fréquentées de la Suisse est, à l’extrémité orientale du Léman, l’étroit passage qui sépare les Alpes pennines des Alpes oberlandaises. C’est l’ancienne route de l’Italie, par le Valais et les Grisons, à travers les beautés les plus imposantes de ce pays des merveilles. C’est là que le Rhône, descendu de ses glaciers, traverse pour la première fois la plaine, et va mêler ses eaux à celles du lac, pour entrer, à Genève, dans la vie tumultueuse des cités humaines. La petite ville de Bex, située à l’entrée du défilé, est l’inévitable station de tous les touristes qui se disposent à escalader la dent du Midi, les dents de Morcèle, le Mæveran ou les Diablerets. Abritée sous la montagne, elle jouit, comme toutes les petites villes de ces bords, d’un climat exceptionnel ; et si les voyages à la vapeur lui ont enlevé son importance postale, elle est encore le centre de nombreuses villégiatures que l’amour de la nature, devenu général à notre époque, installe chaque saison sous les beaux ombrages environnants, ou aux flancs des monts voisins. »
Dans ce roman, elle consacre de longues pages aux montagnes et aux paysages charmants ou grandioses, et l’on peut suivre fidèlement les chemins qu’elle a parcourus tant elle est précise, elle partage même l’histoire du plateau de Sollalex :
« Au sortir de Sollalex, le chemin gravit une pente raide sur les rochers, dans le bois, sous l’abri du formidable rempart des Diablerets. Au bord du sentier, dans le gazon, couraient d’adorables petites roses blanches, mousseuses. Enfin, après avoir traversé de nouveau le torrent, sur un pont formé de troncs de sapins, l’on atteignit le haut du plateau. A droite, un groupe de cabanes ; en face, un immense pâturage ; à gauche, immédiatement, la masse rugueuse, écrasante, énorme, des Diablerets ; au large, à l’entour, d’autres cimes ; c’était Anzeindaz. On alla boire du lait et se reposer aux chalets ; puis on se remit en marche pour visiter l’éboulement. Il y a plus d’un siècle, une partie du sommet des Diablerets se brisa, et, tombant dans la vallée, la combla en partie de ses débris. C’était à la fin de l’été. Des chalets d’alpage existaient sur ce point de la montagne. Aux bruits qui précédèrent l’ébranlement, quelques armaillis s’enfuirent ; les autres furent ensevelis, et probablement écrasés. Un homme se trouva enfoui dans son chalet, sans autre mal que l’horreur d’une longue agonie. Compté au nombre des morts, sa famille le pleura et lui fit au village des obsèques imaginaires. Six semaines après, un dimanche, à la sortie de l’église, où l’on venait de prier encore pour les âmes des victimes, une sorte de squelette, couvert de lambeaux, pâle, hâve, et cependant gardant encore la ressemblance d’un des trépassés, apparaît. On s’écrie, on fuit ; car la réforme, quoi qu’on en dise, a conservé bon nombre des superstitions catholiques. Le malheureux qui arrivait, exténué de fatigue et de privations, plein d’une joie suprême, frappe vaine- ment à sa porte : des cris d’épouvante et des exorcismes lui répondent. Tombé sur le seuil, presque évanoui de faim et de froid, on le reconnut enfin ; on le recueillit. Pendant ces six semaines, tout en travaillant à sa délivrance, il avait vécu de fromage et de petit lait ; il s’était frayé un chemin, au hasard, entre les blocs éboulés, creusant la terre et la neige, puis revenant à son gîte prendre des aliments et quelque repos ; enfin, il avait reçu au visage le souffle libre du vent dans l’espace, il avait revu la lumière bénie du soleil. « Oui, ce fut là un événement qui fit grand bruit dans le pays, et partout, jusqu’en France et en Allemagne, et qu’on mit partout dans les gazettes. Et bien que Grion soit à trois lieues, on y ressentit l’éboulement si fort, au dire des anciens, que les contrevents se fermèrent et que toutes les vitres volèrent en éclats. »
[1] Lucien Descaves (1861-1949) : André Léo et Benoit Malon, depuis leur jeunesse, jusqu’en 1868, année de leur rencontre (article de Claude Latta, publié dans le n° 42-43, 2015 du Bulletin de l’Association des amis de Benoît Malon.)
[2] Pierre Leroux (1797-1871) : typographe, journaliste, écrivain, homme politique et théoricien du socialisme
[3] Il développe dans cette colonie, la théorie du circulus, système écologique qui repose sur la collecte des excréments humains pour en faire de l’engrais, sur des salaires égaux et sur des bénéfices au service de tous pour résoudre le problème du prolétariat.
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