Nos néo-féministes devraient se pencher sur notre passé plutôt que d’inventer des agressions sexuelles quand un homme les regarde avec insistance ! En l’occurence, elles devraient lire Mme de Girardin et plus particulièrement ses Lettres parisiennes.

Delphine de Girardin, fille de Sophie Gay, salonnière, compositrice et romancière, fréquenta, dès l’âge de 16 ans, la belle société littéraire qui entourait sa mère en ces dernières années de la Restauration. Théophile Gautier dans Portraits et souvenirs littéraires, publié de manière posthume en 1875, se souvenait de cette belle jeune fille (aujourd’hui, il faut écrire jeune femme) : « La première fois que nous vîmes Delphine Gay, c’était à cette orageuse représentation où Hernani faisait sonner son cor comme un clairon d’appel aux jeunes hordes romantiques. Quand elle entra dans sa loge et se pencha pour regarder la salle, qui n’était pas la moins curieuse partie du spectacle, sa beauté — bellezza folgorante — suspendit un instant le tumulte et lui valut une triple salve d’applaudissements ; cette manifestation n’était peut-être pas de bien bon goût, mais considérez que le parterre ne se composait que de poëtes, de sculpteurs et de peintres, ivres d’enthousiasme, fous de la forme, peu soucieux des lois du monde. — La belle jeune fille portait alors cette écharpe bleue du portrait d’Hersent, et, le coude appuyé au rebord de la loge, en reproduisait involontairement la pose célèbre ; ses magnifiques cheveux blonds, noués sur le sommet de la tête en une large boucle selon la mode du temps, lui formaient une couronne de reine, et, vaporeusement crêpés, estompaient d’un brouillard d’or le contour de ses joues, dont nous ne saurions mieux comparer la teinte qu’à du marbre rose. »

 Louis Hersent : Portrait de Delphine de Girardin (1824)
La même année Hersent peignait Sophie Gay (1776-1852)

Elle épousa quelques années plus tard, en 1831, Emile de Girardin. Et lorsqu’il lança son journal La Presse, en 1836, sa femme devint le vicomte de Launay afin d’écrire tranquillement ses chroniques parisiennes. Théophile Gautier, toujours dans Portraits et souvenirs littéraires se souvient : « Vers 1836, Madame de Girardin, sous le transparent pseudonyme du vicomte de Launay, commença ce fameux Courrier de Paris qui fit naître depuis tant d’imitations plus ou moins malheureuses. Elle le poursuivit jusqu’en 1848 avec une verve toujours soutenue, une finesse d’observation toute féminine, un bon sens tout viril. Que de pages charmantes qui resteront parmi les meilleures de la langue, que de détails en apparence frivoles, et déjà presque historiques ! Quelle mine inépuisable pour les romanciers de l’avenir, lorsqu’ ils voudront peindre cette époque ! Elle est là, en effet, tout entière, semaine par semaine, avec ses mœurs, ses modes, ses ridicules, ses tics, ses façons de parler, ses engouements, ses folies, ses fêtes, ses bals, ses soirées intimes, ses commérages, jugée par cet élégant vicomte dont la badine cingle si bien et qui semble posséder le lorgnon magique d’Edgar de Lorville, tant il devine aisément la pensée vraie à travers les babillages menteurs. Ces Lettres parisiennes, écrites au courant de la plume, éparpillées aux quatre vents de la publicité, sont peut-être l’œuvre la plus sérieuse de l’auteur, et c’est là que vont de préférence le chercher ceux qui l’aiment. »

Ce Courrier de Paris vécut jusqu’en 1848, année de la chute de Louis-Philippe, les aléas politiques mirent Girardin en prison en juin 48, le journal fut suspendu jusqu’au mois d’août. Mais Madame de Girardin ne reprit pas sa plume de chroniqueur, préférant écrire romans et pièces de théâtre. Elle devait mourir à 51 ans, en 1855.

Au fil des pages de ces chroniques éditées à partir de 1843 par l’éditeur Charpentier, l’on plonge dans l’intimité parisienne du règne de Louis-Philippe. Les dernières lettres sont le reflet non seulement des années 1847-1848, mais aussi le reflet de ce que nous vivons, ressentons.

« 11 juillet 1847.

Oh ! que c’est ennuyeux ! encore des révolutions !…

Depuis quinze jours on n’entend que des gémissements politiques, des prédictions sinistres ; déjà les voix lugubres prononcent les mots fatals, les phrases d’usage, formules consacrées, présages des jours orageux :

— L’horizon s’obscurcit !

— Le danger est imminent !

— Une crise est inévitable !

— Une fête sur un volcan !

— Nous sommes à la veille de grands événements !

— Tout cela ne peut finir que par une révolution…

Les uns, précisant leur pensée, disent :

— Nous sommes en 1830 !

Les autres, renchérissant sur la prédiction, s’écrient :

— Que dites-vous ? bien plus ! nous sommes en 1790 !

[…]

ce qu’il y a de certain aujourd’hui, c’est que les ministres constitutionnels semblent n’avoir qu’un seul devoir à remplir : se faire une majorité à tout prix ; la grandeur du pays, le bonheur du peuple, le progrès de la civilisation, tout cela leur est indifférent : une belle majorité compacte, docile, aveugle et bien disciplinée, c’est leur seul rêve. À quoi leur servira-t-elle ? — À rester. — Que lui demanderont-ils ? — Rien, que de croître et de multiplier.

Car le grand malheur de notre temps, c’est que tous nos ambitieux aiment le pouvoir pour lui-même ; et le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée ainsi. Aimer le travail pour lui-même, cela est noble ; aimer l’art pour lui-même, cela est grand ; aimer le sacrifice pour lui-même, cela est sublime… mais le pouvoir !… c’est honteux. Monter sur le faîte, non pas pour y voir de plus haut et de plus loin le destin des hommes, mais pour y languir oisif, pour s’y pavaner niaisement, c’est une ambition d’infirme que nous ne pouvons pas comprendre. Quoi ! vous voulez la force, et vous n’avez rien de difficile à accomplir ! Vous voulez l’éclat, et vous n’avez rien de beau à faire briller au jour ! Vous voulez le concours de tous, et vous n’avez aucune idée généreuse à faire triompher ! Vous voulez être ministres, et vous ne tenez pas à être d’illustres ministres comme Sully, Richelieu, Colbert ! Vous voulez être des ministres de charade et de Gymnase, comme Klein et Ferville dans les vaudevilles de Scribe ! Vous voulez être ministres uniquement pour avoir le droit de tenir un portefeuille rouge sous le bras, pour avoir le plaisir d’être cajolés par quelques vieilles intrigantes, pour avoir l’honneur d’être appelés « Monsieur le ministre » par des importuns et des laquais ! L’admiration du monde n’est pas votre rêve ; vous vous contentez de l’envie des sots, et vous restez là, satisfaits d’être là, n’ayant d’autre pensée que de vous y maintenir, d’autre souci que d’empêcher vos rivaux d’y arriver. En vérité, vous êtes des ambitieux bien modestes, et c’est à ce pauvre désir, à cette ambition si petite, que vous sacrifiez les grandes destinées d’un grand pays ! Dans ces trente-cinq millions d’habitants, vous ne comptez que deux cent vingt-cinq hommes. Vous vivez par eux et pour eux ; leur plaire est toute votre gloire ; les affaires sont faites en leur nom, ou plutôt ne sont pas faites en leur nom : intérêts généraux, diplomatie, administration, agriculture, beaux-arts, tout est immolé à la nécessité de les séduire, à la crainte de les irriter. Vous ne décidez aucune chose, pour les nourrir d’espérance, tous et toujours. Vous appliquez avec conscience ce beau système de coquetterie ministérielle, de minauderie administrative, que M. Villemain appelait, il y a une vingtaine d’années, si spirituellement et si plaisamment : « Le grand système du bec dans l’eau. » À cette époque, il ne prévoyait pas qu’il serait ministre.

13 mai 1848.

Quel dommage !… quel dommage !… ça va être affreux… et ça pouvait être si beau !…

Une loyale république, n’est-ce pas le rêve de tous les esprits généreux et indépendants ?…

Aimer son pays pour lui-même et l’aimer lui seul, sans compliquer son amour d’un tas de noms propres plus ou moins populaires, plus ou moins maudits ;

N’être plus condamné à défendre malgré tout et contre tous un personnage de convention, lui, ses enfants, sa famille, ses ministres, ses préjugés et ses fautes, sous prétexte qu’on lui a prêté serment ;

Retrouver tout à coup la liberté de ses allures, le sentiment de sa dignité… c’était une joie, c’était un triomphe pour tout le monde ; et l’on peut dire qu’excepté ces êtres malheureusement nés qui n’ont jamais su relever la tête, ces caractères rampants qui se sont fait une volupté de la servitude, tout ce qui vit en France par l’esprit et par le cœur, tout ce qui pense, tout ce qui crée, tout ce qui rêve, a salué avec enthousiasme l’aurore de la république idéale.

Et tout à coup l’enthousiasme s’est changé en crainte, le rêve d’or s’est terminé en cauchemar ; et les trembleurs désenchantés nous disent : — Votre bel espoir, hélas ! était une chimère, votre belle république est impossible !

— Non, non, trois fois non, elle n’est pas impossible ! Rien ne serait plus facile, au contraire, que de faire la république grande et belle ; il ne faudrait pour cela qu’une seule chose.

— Et quoi donc ?

— La comprendre…

Mais, hélas ! ceux qui l’ont proclamée ne la comprennent pas !

Et la preuve qu’ils ne la comprennent pas, c’est qu’ils ne la font pas aimer ; c’est qu’ils la rendent ridicule, mesquine, vaniteuse, au lieu de la faire puissante, sérieuse et digne.

C’est qu’ils en font une parodie monarchique, un envers de la royauté ; c’est que, par exemple, ils font tirer le canon chaque fois qu’ils se remuent. Le canon est un joujou de roi, qui ne convient plus aux allures calmes et populaires d’une république. Nous comprenons, à la rigueur, qu’on s’amusât à tirer le canon quand Charles X ou Louis-Philippe se rendaient au Parlement ; ils étaient les petits-fils de Louis XIV et de Henri IV ; ces pompeux usages pouvaient être des traditions de famille ; mais faire tirer le canon des Invalides chaque fois que M. Crémieux se dérange… Allons donc ! c’est se moquer d’un pays.

La preuve qu’ils ne comprennent pas la république, c’est qu’ils veulent la loger aux Tuileries.

La preuve qu’ils ne la comprennent pas du tout, c’est qu’ils se pavanent dans les hôtels des ministères avec le superbe entourage de leurs prédécesseurs, faute impardonnable qui trahit leur inintelligence et qu’on ne saurait trop leur reprocher. Les ministres d’une république ne doivent ressembler en rien aux ministres de la royauté. Ce ne sont plus des importants payés très-cher pour jeter de la poudre aux yeux et distribuer de l’eau bénite ; ce sont des hommes d’affaires consciencieux, les intendants de la nation, les économes du peuple qui ne jouent pas avec son argent ; tous ces hochets d’antichambre ne sauraient leur convenir. Leur prestige est dans leur simplicité. Plus de traitements ruineux, plus de cérémonial de comédie, plus d’huissiers à chaîne d’or, plus de laquais, plus de carrosses, plus de cuisiniers séducteurs..

[…]

Le jour où l’on pourrait dire : « Qu’est-ce qu’un ministre ? — C’est un ouvrier qui travaille six heures de plus que tous les autres, » il y aurait en France bien peu d’amateurs pour cet état privilégié, dont le travail serait si largement organisé. Sous une royauté, le pouvoir est presque inaccessible ; il peut, sans trop de danger, être environné de séductions ; mais sous une république, c’est autre chose ; une émeute peut le donner à qui le rêve : il faut donc le rendre austère, ennuyeux, pénible, indésirable enfin, pour en dégoûter les rêveurs ambitieux ; la route n’est plus escarpée ; hérissez d’épines le but, et compensez la facilité, la douceur de la pente, par l’aridité du sommet.

[…]

La preuve qu’ils ne comprennent pas la république, c’est que, dans leurs belles promesses d’affranchissement universel, ils ont oublié les femmes !… [..] ils laissent dans l’esclavage les femmes, ces docteurs émérites, ces professeurs par excellence en fait de civilisation. Ils ont affranchi tous les domestiques de la maison, les gens à gages ; ils ont décrété que l’uniforme servirait de rechange à la livrée, et ils n’ont pas même songé à affranchir la mère de famille, la maîtresse de la maison : loin de les affranchir, ils les ont annulées. Certes, les femmes ne demandaient point de droits politiques, de droits nouveaux ; mais elles demandaient qu’on respectât du moins leurs droits anciens, qu’on leur laissât ce qui leur appartient légitimement depuis des siècles, l’autorité du foyer, le gouvernement de la demeure ; et elles ne s’aperçoivent qu’on les prive du droit de suffrage que depuis le jour où l’on a octroyé ce même droit aux serviteurs qu’elles payent et à qui elles commandent. Et pas un de ces législateurs improvisés n’a senti cela, que ce don, faussement généreux, était une offense pour elles ; il les dépouille et il les force d’abdiquer. Grâce à cette injuste loi, dans leur empire, c’est-à-dire dans le ménage, le moindre de leurs serviteurs est au-dessus d’elles ; si bien que, dorénavant, les fils ambitieux auront beaucoup plus d’égards pour leur portier, électeur, dont la voix, l’influence, peut les faire représentants du peuple et ministres, que pour leur vieille mère, qui ne vote pas.

Oh ! les Français, ils sont bien toujours les mêmes, les tyrans envieux de leurs femmes, qu’ils font semblant d’adorer ; vieux inventeurs de la loi salique, vingt siècles ne les ont point changés… Le crétin le plus abject, si son imbécillité a l’honneur d’être masculine, compte plus à leurs yeux que la plus noble femme douée du plus grand esprit…

[…]

…elles demandent le droit d’être honnêtes, de gagner leur vie dignement et sans prostitution d’aucun genre, car les prostitutions inavouées ne sont pas les moins cruelles ; les femmes demandent le droit de n’être plus d’inutiles mères, le pouvoir de défendre leur fortune et leur personne sans procès ruineux, d’acheter du pain à leurs enfants avec la dot que leurs maris mangent avec leurs maîtresses ; elles demandent le moyen de travailler pour vivre, de travailler même pour nourrir leurs maris, quand leurs maris ne veulent pas travailler ; elles demandent qu’il y ait en France autant d’ouvroirs, d’ateliers, de bureaux administratifs pour occuper l’activité patiente des femmes, qu’il y a de clubs et de cabarets pour amuser la paresse turbulente des hommes. »

Quelle chroniqueuse, quel chroniqueur aujourd’hui écriraient avec cette plume, cette liberté, cette intelligence ? Nous sommes en 2024 et il faut surveiller ce que l’on pense, ce que l’on dit, ce que l’on écrit ! Surtout ne pas déranger, ne pas faire de scandales, être conformiste à en mourir : Israel massacre, il ne faut rien dire, les féministes ridiculisent les femmes, il ne faut pas protester, le gouvernement est une dictature, il ne faut pas le penser, l’éducation nationale se meurt, il faut dire que les élèves défavorisés sont responsables, le covid est une grosse transaction financière, complotiste …

3 réflexions sur “Rien de nouveau en politique

    • Chère Jeanne Bourcier bonsoir , quelle délectation les extraits si actuels des chroniques de madame Delphine de Girardin qui ne vous ont pas échappé. C’est un réel plaisir de vous lire . Vous me manquiez et je suis heureuse de vous retrouver dans ma messagerie, et toujours aussi passionnée par les thèmes d’écriture qui vous inspirent. Vous me surprendrez toujours! Une fois encore Bravo et mille mercis

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