Voici bien longtemps que je n’avais publié : santé oblige. J’ai choisi pour mon retour de publier le dernier témoignage de Maxime Tillet sur la prostitution. Témoignage toujours aussi intéressant et qui nous ramène à un monde oublié que notre société bien-pensante veut faire disparaître, préférant initier les enfants aux films pornos sur internet !
A la fin de mon deuxième témoignage sur la prostitution, je me suis arrêté aux années 1980. Je me devais donc d’évoquer celle des années 1990 à nos jours, c’est à dire jusqu’en 2024. Dans l’intervalle de ces deux dates, de nombreux évènements se sont produits dans le monde de la prostitution.
Au début des années 1990, l’évolution la plus marquante a été l’arrivée massive de jeunes prostituées originaires principalement des pays de l’Est, du Maghreb et d’Afrique noire. Elles envahirent les trottoirs des grandes villes françaises, ce qui ne se passait pas sans de violents conflits. De nouvelles tensions se faisaient jour sur les trottoirs : voyant en elles des concurrentes, les prostituées « locales » ont parfois tenté, auprès des autorités, de faire obstacle à l’arrivée de ces nouvelles prostituées. De même que les relations entre Françaises et étrangères étaient exécrables, les conditions de pratique de ces nouvelles venues étaient précaires et dangereuses. En effet n’ayant pas de contacts avec des « anciennes » susceptibles de leur transmettre leur expérience, elles ignoraient le plus souvent les « règles », notamment en matière d’hygiène. Combien de fois, rue Saint-Denis, je me suis vu proposer des « passes » sans l’usage du préservatif ?
D’autre part, cette prostitution allait devenir de plus en plus envahissante. Elle s’installait sur les Boulevards ou à proximité des écoles, des stades, des parcs pour enfants et des immeubles d’habitation. Les prostituées faisaient leurs « passes » dans la voiture des clients. C’est la raison pour laquelle, devant cette nuisance quotidienne et les plaintes incessantes des riverains, figurera dans la loi de sécurité du 18 mars 2003 le délit de racolage passif.
LA LOI SUR LE RACOLAGE PASSIF
Cette loi a eu pour effet de déplacer une partie de la prostitution du centre-ville vers la périphérie des villes. Elle s’est retrouvée cachée dans les bois. Les péripatéticiennes se sont retrouvées encore plus fragilisées, maltraitées et en danger qu’avant.
A Paris, comme partout ailleurs, les prostituées évoquaient dans les médias la dégradation de leurs conditions de travail. Au début, la loi a fait l’objet de centaines d’arrestations, sur les trottoirs de la capitale et des grandes villes de France. A maintes reprises, rue Saint-Denis, j’ai moi-même été témoin de la verbalisation des prostituées pour ce délit. Cela a suscité une vague « d’angoisse » pour les professionnelles du sexe et un début de polémique sur les modalités d’application de la loi.
La création du délit de racolage passif avait pour objectif de maintenir la tranquillité publique, en limitant la visibilité des activités de prostitution. Mais devant la complexité d’application, cette loi tombera rapidement en désuétude.
Puis, quelques années après, voulant lutter contre le système prostitutionnel, un gouvernement socialiste a fait voter le 13 avril 2016 une loi dans laquelle figure le délit d’achat d’actes sexuels.
LA PÉNALISATION DES CLIENTS DE PROSTITUÉES.
D’abord, cette loi très controversée a-t-elle été votée par les député(e)s par conviction ou par discipline ?
Personnellement, je penche pour cette dernière. Et je considère aussi cette loi comme liberticide et illogique. En effet, en France, la prostitution n’est pas illégale, mais dans le même temps, interdite. On a le droit de racoler, de se prostituer, mais pas d’avoir une clientèle. On a le droit de vendre une prestation sexuelle, mais pas d’en acheter. On marche vraiment sur la tête !
J’ai entendu dire par une députée : « On ne lutte pas contre la prostitution, mais contre l’achat de services sexuels ». Je ne comprends pas… Mais alors, c’est quoi la prostitution ? Pour moi, c’est la fusion d’une personne vendeuse de sexe avec une autre acheteuse de sexe. L’une ne va pas sans l’autre. Et dès que l’une des deux est en position de délit, la prostitution est interdite.
LES CONSÉQUENCES DE CETTE LOI.
Depuis cette maudite loi de 2016 (comme celle de 2003), un grand nombre de prostituées sont contraintes de cacher leurs activités au regard des autres afin d’assurer la tranquillité de leurs clients. Cela les pousse à racoler dans des lieux isolés, moins fréquentés et donc plus propices aux actes de violences par l’absence de témoins. Oui, cette loi a eu pour conséquences de rendre leur travail plus dangereux, plus à risque pour leur santé avec moins de refus face à des pratiques risquées comme le non-port du préservatif. Elles font face à plus de violences physiques de la part de leurs clients (certains voulant reprendre l’argent), des proxénètes etc. Elles se font exploitées, agressées, violentées, violées ou tuées. Et pourtant, cette loi était censée protéger les prostituées.
Contrairement à la condition de cette catégorie de prostituées, il existe encore dans toutes les métropoles des endroits de prostitution dite « traditionnelle » où les femmes exercent leur métier dans de bonnes conditions de sécurité et d’hygiène. Cela n’a rien de comparable avec celles exerçant dans les bois, les forêts ou les bords des routes.
A Paris, c’est le cas de la rue Saint-Denis ou de la rue Blondel. Alignées sur le trottoir, à proximité les unes des autres, elles attendent les clients avec sérénité, en toute confiance et quiétude. Elles emmènent ces derniers dans de petits studios. Elles travaillent en harmonie, dans une ambiance amicale, et se protègent mutuellement d’éventuelles agressions.
Pourquoi les prostituées ne pourraient-elles pas toutes exercer dans les mêmes conditions ?
Dans ce contexte, elles sont en position de force. Elles peuvent accepter ou refuser le client. Elles peuvent aussi imposer leurs conditions. La « passe » est alors réglementée, et d’une femme à l’autre, le déroulement est toujours le même : se faire payer avant l’acte; procéder avec soin à la toilette intime du client et vérifier s’il est sain (petits boutons, plaies, écoulement); une fois sur le lit, lui poser le préservatif; ne pas embrasser sur la bouche; le laver à nouveau après la séance. Elles dirigent le client tout au long de la relation. De leur côté, les péripatéticiennes s’imposent un code de bonne conduite : ne pas prendre possession de la portion de trottoir d’une autre; respecter le tarif de base de la « passe », ne pas l’augmenter ou l’abaisser à sa convenance; se solidariser en cas d’agressions.
Comme nous le voyons ci-dessus, contrairement à ce que certains disent ou croient, les clients ne font pas ce qu’ils veulent, ils sont limités dans leurs prérogatives. Mais cela ne peut se faire uniquement si les prostituées exercent dans un cadre digne, propre et sûr.
Après les lois répressives du 18 mars 2003, puis celle du 13 avril 2016, la gentrification a considérablement modifié, au fil des années, le visage de la prostitution de rue.
LA GENTRIFICATION
De nombreuses villes ont décidé de réaliser, dans les quartiers en déclin des investissements immobiliers dirigés par l’État ou les mairies. Les premières victimes furent les prostituées, car la rénovation des quartiers a fait disparaître en grande partie les lieux traditionnels de la prostitution. C’est le cas de nombreux immeubles de la rue Saint-Denis à Paris où les studios servaient uniquement à l’activité prostitutionnelle.
Aujourd’hui, en 2024, elles ne sont plus qu’une soixantaine, principalement rue Blondel, une petite voie discrète, perpendiculaire à la rue Saint-Denis. Pour la plupart, elles sont propriétaires de leur studio qu’elles ont acheté au début des années 1985.
En vieil habitué, je connais un certain nombre d’entre-elles : il y a Cindy, Barbara, Cathy, Mylène, Sophie… Elles ont de 50 à 70 ans, postées dans l’attente du client sur chaque côté du trottoir tout le long de la rue. Certaines travaillent le matin (6h-12h), d’autres l’après-midi (13h-19), et les autres en soirée (20h-2h). Celles de l’après-midi ont la chance d’avoir un nombre important de clients, car elles sont présentes aux heures de pointe.
Entre 17h et 19h, quittant leur travail, au lieu de rentrer directement chez eux, des hommes font un petit détour en catimini pour passer un petit moment agréable avec l’une de ces dames. La population masculine devient alors très dense. Les filles de joie enchaînent les clients à intervalles réguliers. Qu’il vente, qu’il neige ou en pleine chaleur, elles sont là sur leur bout de trottoir. En 10, 20 ou 30 ans de tapin, elles en ont vu passer des hommes : des petits, des grands, des ouvriers, des cadres, des timides, des jeunes, des vieux, des célibataires, des mariés, des puceaux… Pour 60 euros, elles les font monter dans leur studio. On peut les voir suivies de leur client se diriger en direction des entrées d’immeubles (anciennement des hôtels de passe). Certains clients sont devenus des « fidèles ». Ils sont encore nombreux à venir les voir, grisonnants et bedonnants. Evidemment, il y a toujours les clients de passage, mais en moins grande quantité que par le passé. Car les lieux d’exercice et les formes de la prostitution se sont diversifiés, en réponse à la pression entre autres des lois répressives et l’apparition des nouvelles technologies de communication. La prostitution « traditionnelle » dans la rue s’est vue concurrencée depuis une vingtaine d’années par celle sur internet, via des sites d’escorting ou de petites annonces. Les lieux d’exercice comprennent également des endroits en intérieur tels que les salons de massage ou encore dans un appartement. C’est la raison pour laquelle les <<tradis>> du trottoir, ces indépendantes prennent petit à petit leur retraite et sont timidement remplacées par d’autres femmes plus jeunes.

Et concernant les « rues » Saint-Denis et Bondel, sans ses dames, ces « rues » auraient perdu leur âme ! Ce serait comme Paris sans l’Arc de Triomphe.
MES RÉFLEXIONS SUR LA PROSTITUTION
A titre personnel, j’avoue être contre la prostitution dans la mesure où la femme est victime d’un réseau ou d’une tierce personne. Il faut donc impérativement les secourir, mais aider aussi celles qui veulent quitter la prostitution. Mais pourquoi être contre si, pour diverses raisons, c’est le choix de la femme d’exercer cette activité ? Si une femme veut se prostituer, je ne vois pas au nom de quelle règle institutionnelle on pourrait lui interdire. C’est une forme de liberté individuelle. C’est une prostitution choisie, non subie.
Et elles sont nombreuses à considérer l’activité prostitutionnelle comme un métier à part entière. Ne faudrait-il pas alors légiférer, pour celles qui veulent exercer ce métier, pour un statut légal avec des lieux autogérés par elles ?
Comme je le dis plus haut, les lois répressives ont des conséquences désastreuses pour la sécurité et la santé des prostituées. Tout cela par la faute des autorités, des féministes radicales et des associations abolitionnistes qui, par idéologie ou ordre moral, ont mis ces femmes en grand danger. Il est humainement inacceptable de laisser ces femmes dans de telles situations d’insécurité et de détresse. Elles devraient pouvoir exercer dans les meilleures conditions de sécurité et d’hygiène. C’est aussi un problème de santé publique !
Beaucoup jugent la prostitution comme « un mal nécessaire ». Pour ma part, elle joue un rôle social non négligeable pour la bonne marche de la société. De part mon expérience, il est évident que les prostituées ont une utilité sociale importante. C’est indéniable ! Elles sont quelquefois encore les « premières fois » de jeunes gens timides et frustrés. Elles sont disponibles à la misère sexuelle des hommes, à la sexualité des handicapés et aux disgracieux. Elles réconfortent les solitudes, les époux insatisfaits, renforcent la stabilité des couples mariés… Et contrairement à ce que certain(e)s prétendent, elles protègent, même modestement, d’autres femmes ou jeunes filles d’agressions sexuelles ou de viols.
Je me suis focalisé sur la prostitution que je connais le mieux, à savoir la prostitution féminine de rue. Mais il en existe bien d’autres : les bars à hôtesses, les salons de massage, les petites annonces, à domicile, celle dite de « luxe », internet… De plus, les femmes ne sont pas les seules à se prostituer. Et les hommes ne sont pas les seuls clients de la prostitution. En vérité, il n’existe pas une mais des prostitutions (genres, formes, niveaux). En outre, il y a des hommes prostitués (gigolos, escort-boys) en direction des femmes, pour une clientèle féminine. Il existe aussi une prostitution masculine et féminine de forme homosexuelle. Il y a également des hommes et des femmes qui, sans distinction, se prostituent en direction des hommes, des femmes ou des couples. Et n’oublions pas les trans !

Lorsque j’entends ou que je lis sur la prostitution, c’est toujours de façon réductrice. Il faut comprendre que les abolitionnistes et féministes radicales se sont appropriés la problématique prostitutionnelle. A partir de lâ, tout est faussé. J’ai discuté quelquefois avec ces personnes. Elles ont un esprit sectaire et n’acceptent pas la contradiction. Elles font l’amalgame entre l’exploitation sexuelle (la traite des femmes) et la prostitution choisie, libre et indépendante. Aussi, les femmes prostituées sont toutes des victimes; la prostitution masculine n’existe pas ou, si elle existe, c’est uniquement d’homme pour homme; les clients sont exclusivement des hommes (comment pourraient-elles s’en prendre aux hommes clients si elles admettent l’existence de femmes clientes ?)… Evidemment, toutes ces affirmations sont fausses.
De même, des chiffres sont régulièrement cités ci et là, mais il n’existe pas et ne peut exister de chiffres fiables dans le domaine de la prostitution. C’est une activité occulte, plus ou moins clandestine.
Par ailleurs, de nombreuses formes ne sont pas visibles. En fait, une grande partie n’est pas prise en compte, notamment du côté des hommes. Il est donc impossible de la quantifier avec sérieux et objectivité. En conséquence, tous ces chiffres sont faux et pour le moins fantaisistes. Et en argumentant sur des documents erronés, de fausses statistiques et des chiffres non sourcés, les abolitionnistes et leurs alliés donnent une image tronquée de la réalité prostitutionnelle.

Depuis longtemps, par le biais de mon vécu, je voulais apporter un éclairage sur la prostitution.
Mes 3 textes s’adressent principalement à la gent féminine.
Pourquoi ? Dans le passé, j’ai connu des femmes qui regrettaient avec amertume de voir des hommes, par manque de courage, de pudeur ou d’hypocrisie, ne pas parler de leurs relations avec les prostituées. Il est vrai que si le sujet est abordé avec une présence féminine, nous nous dérobons (les hommes) et mettons rapidement fin à la discussion. Et pourtant, les femmes se posent mille questions sur la prostitution, les prostituées et leurs clients. Elles en ont le plus souvent une image d’Épinal, avec des stéréotypes et des idées reçues.
Personnellement, j’ai toujours pensé qu’on pouvait en parler librement et sans fausse pudeur entre homme et femme. C’est ainsi qu’elles ont été ravies d’en débattre avec moi et m’ont remercié pour mon ouverture d’esprit et ma franchise.

Je remercie infiniment Madame Jeanne Bourcier d’avoir pu écrire et témoigner sur son blog sur un sujet particulièrement sensible, complexe et délicat.
Tous droits réservés : Maxime Tillet