Je suppose qu’il n’est pas de bon ton à notre époque, si tolérante, de citer Barbey d’Aurevilly. Ecrivain génial certes, mais fervent catholique et monarchiste convaincu, admiré par Léon Bloy, Huysmans, Morand et tant d’autres. Baudelaire dans L’Artiste écrira que Barbey d’Aurevilly est un « vrai catholique, évoquant la passion pour la vaincre, chantant, pleurant et criant au milieu de l’orage, planté comme Ajax sur un rocher de désolation »
Il se fit de nombreux ennemis en pourchassant, dans des Œuvres et les hommes, la sottise, l’orgueil et tout ce qui allait à l’encontre de ses principes. Ses critiques sont acerbes, mais il défendit Les Fleurs du Mal et Madame Bovary.

Aussi je ne peux que rendre hommage à celui qui sut remettre le dieu Hugo à sa place.
« Car l’Enormité, voilà l’écueil de Victor Hugo … L’écueil, pour les poètes comme pour les rois, vient de trop de puissance … »
« Il était énormément jeune quand il eut son premier succès , qui fut énorme , et quand madame de Staël , appuyant une main inspirée sur son énorme front , le sacra : l’Enfant du Génie ! Reconnu par tous ses amis pour avoir dans l’esprit quelque chose d’immense qui sentait son chef, ils l’enlevèrent sur le pavois romantique, et les premiers retentissements de sa renommée furent mieux que les premiers bruits du talent : ils furent des scandales. Par ses prétentions exorbitantes, par ses théories comme par ses poésies, il passionna énormément l’opinion. On se battit réellement pour ses drames, pleins de beautés grandioses et d’effroyables énormités […] »
« La vie privée doit être murée, mais quand elle se fait voir par-dessus les murs ou qu’elle les abat autour d’elle, on ne peut pas s’arracher les yeux ou le souvenir. Eh bien, dans cette vie privée indiscrète, Victor Hugo n’a-t- il pas commis d’énormes fautes, d’énormes imprudences, d’énormes maladresses ? Je n’insisterai point, mais ai-je besoin d’insister pour qu’on sente que l’énormité est la vie même de Hugo, de Hugo, la plus grande gloire contemporaine, – non la plus pure, non la plus justifiée, mais la plus … énorme ! Et l’énormité est encore plus que sa vie, c’est sa volonté, c’est son idéal. L’énorme, ça n’est pas uniquement sa fonction, c’est son aspiration. La grenouille s’enflait pour atteindre au bœuf, mais Victor Hugo a dans l’esprit un éléphant auquel il n’atteindra jamais. »

Rivarol a fait, un jour, un Petit almanach des grands hommes. Pourquoi ne ferions-nous pas un Grand almanach des petits ?
M. VICTOR HUGO
C’est bien derrière M. Viennet qu’il faut placer M. Hugo, le chef de parti littéraire, l’homme du romantisme et de la préface de Cromwell, pour avoir une idée juste de cette énormité : M. Victor Hugo à l’Académie ! Au moins le duc de Guise fut assassiné par Henri III, et quand il fut tombé dagué par les Quarante-Cinq, le roi dit, tout pâle : « Je ne le croyais pas si grand, » ce que M. Viennet n’a pas, certes, dit, quand il a vu M. Hugo, qu’aucun des Quarante n’était de force à tuer, humilié à terre devant lui sur le parquet ciré de l’Académie. Ce jour-là, où était la fierté de la Muse romantique ? Ce jour-là, l’homme qui s’est tant moqué des ailes de pigeon en a mis. M. Victor Hugo a démoralisé, par son exemple, cet enfant d’Alfred de Musset, qui, lui aussi, a accepté le caparaçon académique sous lequel nous l’avons vu si tristement baisser la tête. C’était un bât sur le dos d’Ariel ! Comme il y a en littérature des questions d’honneur autant que partout, quelle réponse fera l’histoire littéraire de l’avenir à la question de savoir pourquoi M. Victor Hugo a sollicité d’être académicien, et a fait trente-neuf visites à des gens dont il méprisait littérairement pour le moins trente-sept. Si sévère qu’on soit pour un grand talent qui a ses défauts et même ses vices, il n’est pas moins certain qu’il y a disproportion du contenu au contenant, quand on voit M. Hugo à l’Académie, et que la racine d’un chêne n’est pas de taille à tenir dans un vieux pot à cornichons !… Quel motif a donc pu décider M. Hugo ?… Est-ce la vanité, plus forte que l’orgueil, ce jour-là ?… Est-ce l’amour du costume, de ce costume qu’avait porté le grand Empereur ? En le voyant sur ses épaules, M. Victor Hugo, qui n’était pas républicain alors, se croyait peut-être un peu Bonaparte… Sont-ce les douze cents francs de jetons de présence ? Enfin, quoi ?… Du reste, quand on n’a que soi pour tout principe, on fait toutes les fautes sans en avoir conscience. César de décadence en littérature, M. Victor Hugo, comme les Césars de la décadence, se croit dieu. Il ne pense donc pas qu’il puisse compromettre jamais son essence divine. Cela l’innocente, mais à quel prix ?

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Une réflexion sur “Hugo Académicien 3 juin 1841”