Adolphe Brisson, un horrible antidreyfusard mis sur le banc de touche par la bien pensance, a laissé une série de Portraits intimes qui sont des témoignages sur les hommes qu’il a connus et fréquentés. Journaliste, fils de journaliste et père de journaliste, il devint, à la mort de son père en 1902, directeur des Annales politiques et littéraires, et son épouse Yvonne Sarcey (fille du critique Francisque Sarcey) participa activement au succès de cette revue.

Adolphe Brisson 1860-1925

Il a laissé, entre autres, cinq séries de Portraits intimes qui nous entraîne, sans manières, chez les célébrités du XIXe siècle.

Evidemment je n’ai pas résisté à son texte sur Auguste Vacquerie et Victor Hugo d’autant qu’encore une fois l’on y voit un Hugo toujours aussi orgueilleux. Pauvre Vacquerie tombé entre les griffes du Maître, son oeuvre passera bien inaperçue. Flaubert en avait pitié et dans une lettre à Mme Jules Sandeau en octobre 1861, il écrit :  » Je ne tiens compte que des intentions. C’est pour cela que je m’estime, les miennes étant hautes et nobles. Et voilà pourquoi j’ai défendu le doux Vacquerie. S’il n’a pas plus de talent, est-ce sa faute ? Je garde toute ma haine et tout mon dédain pour les gens qui font des choses convenables et réussies, – et j’aime mieux un bossu, un nain et même un crétin du Valais qu’un Môsieu quelconque. Il n’est pas donné à tout le monde d’être ridicule. Êtes-vous bien sûre que dans vingt-cinq ans la Camaraderie, ou la Calomnie, sera plus admirée que les Funérailles de l’honneur ? Parlons d’autre chose ; le sujet n’est pas gai. » (Éd. Danielle Girard et Yvan Leclerc, Rouen, 2003.)

Brisson dans la première série de ses portraits dresse celui de Vacquerie, fasciné, hypnotisé par Hugo. C’était en 1834, Auguste, âgé de 15 ans, décide ses camarades de lycée à jouer Hernani : « Il fut décidé, à une écrasante majorité, que désormais l’ancien répertoire avait vécu et que les oeuvres de Racine, de Corneille, de Molière seraient remplacées par des drames romantiques, et que, pour inaugurer l’ère des réformes, on irait, en choeur, demander à Victor Hugo l’autorisation de jouer .Hernani, dans le dortoir du collège, transformé, pour la circonstance, en théâtre.
Le dimanche suivant, à l’insu de M. le principal, cinq ou six potaches sonnaient au logis du maître.
En tête de la députation se trouvait notre Vacquerie, défaillant d’émotion. Il était, depuis longtemps, en correspondance avec Hugo, il lui avait envoyé des
vers, il avait reçu de lui des encouragements flatteurs libellés en style lapidaire. Mais le voir là face à face, contempler son visage. subir l’éclair de sa
prunelle. entendre le son de sa voix !
Hugo se montra séduisant comme il savait l’être quand il voulait s’en donner la peine. Il aimait lire l’admiration dans les yeux de la jeunesse; son orgueil savourait, comme un encens, le trouble des débutants qui défilaient au pied de son trône. Il accorda de la meilleure grâce la permission requise, il donna de précieux avis sur l’interprétation de sa pièce, raconta de piquantes anecdotes sur Mlle Mars et Firmin, puis, s’élevant aux sereines régions de l’art, il formula, en quelques mots décisifs, les théories de l’Ecole.
Vacquerie s’en retourna ébloui, il jura de conquérir la tendresse du grand écrivain. Il multiplia ses visites, il devint le plus ardent des disciples. Au bout de quelques mois, une étroite amitié se nouait entre ces deux hommes, dont les destinées étaient désormais liées l’une à l’autre. Vacquerie s’associa aux joies, aux peines, aux triomphes, aux revers, aux deuils intimes de Victor Hugo, il le suivit en exil, il le ramena en France, il lui ferma les yeux, il s’occupe aujourd’hui de publier ses oeuvres posthumes.
Et l’on peut dire que quelque chose d’Hugo flotte autour de lui et que, malgré l’éclat de son talent personnel, c’est Hugo que l’on révère et que l’on redoute en lui. »

Hugo (1802-1885) et Vacquerie (1819-1895)


Pour finir une petite anecdote sur un billet de Victor Hugo adressé à l’écrivain Battaille qui lui avait dédié un de ses livres : « Votre nom n’est pas Battaille, mais Victoire. » auquel le romancier avait répondu : « Vous vous trompez, cher maître, je m’appelle bien Battaille; Victoire est le nom de ma bonne. »

Tous droits réservés : Jeanne Bourcier

Une réflexion sur “Hugo, l’hypnotiseur

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